Stupeurs et Effondrement : les maux pour le dire

L’Effondrement, jusqu’ici, était une réalité qui me fatiguait d’avance, que je n’avais pas franchement envie d’explorer, quand bien même, oui, c’est plausible, pertinent, probable. Voilà. Et puis il y a eu Yves Cochet. Et une GROSSE colère. Sensibiliser nos concitoyens sur les changements à venir oui, jouer sur l’anxiété, non. Cet article se veut le récit de cette colère et plus largement un questionnement sur les conséquences émotionnelles des discours actuels autour de ce concept.

Changement climatique et effondrement : les réflexes émotionnels

Le changement climatique, quoique j’aie toujours été convaincue du bien fondé des engagements et combats des autres et de la véracité des constats scientifiques, est un sujet qui m’a toujours fatiguée. Il ne parle pas à mon émotionnel profond. Lorsque miracle, je suis touchée, l’ampleur du problème et les catastrophes annoncées sont tellement gigantesques, leur représentation scientifique et culturelle génératrice de tant de peurs (tu préfères Mad Max, Mowgli ou les deux ?) que les épaules du tout petit être que je suis ploient sous le poids écrasant de la responsabilité et de l’immensité de la tâche. Et quand on joue avec les peurs, c’est la colère ou la lassitude qui sortent chez moi. Instinctivement.

L’effondrement est la suite logique, la conséquence de la réalité bien acceptée du changement climatique. Son envahissement psychologique est le même, et entraîne chez moi la même réaction. D’un coup, par une conjonction amicale, littéraire, médiatique, j’étais cernée. En dix jours, autour de moi, l’effondrement, comme l’écume, s’est agité, épaissi, a tourbillonné, pris plus de place, de poids, de force. Et sans crier gare, j’ai bu la tasse.

Il y a longtemps, j’ai parcouru Effondrement de Jared Diamond. J’étais intéressée. C’était à l’époque une pensée originale, radicale, minoritaire. Un angle nouveau, donc riche, créatif et un peu flippant. Le récit qu’il fait du destin de l’île de Pâques est devenu célèbre, et cité à qui mieux mieux pour illustrer la débilité de l’espèce humaine qui scie sciemment la branche sur laquelle elle est assise.

Or, ce documentaire de France 5 qui cherche à confronter la thèse de l’effondrement aux données scientifiques actuelles montre que la notoriété de cette Île est sans doute usurpée. En effet, on connaît tous l’idée que les Rapa-nui auraient coupé tous leurs arbres pour transporter leurs statues. Qu’ils auraient ainsi causé famines, conflits armés, et effondrement de la démographique. D’après ce documentaire, il y aurait bien eu ratiboisement total, mais les Rapa-nui ont trouvé des solutions. Ils ont sacralisé les arbres et contenu l’érosion des sols grâce à des pierres transportées partout dans les champs. Ce peuple n’a pas souffert de la famine, ni probablement vécu de guerre civile. En revanche, sa population s’est effectivement effondrée au milieu du 19e siècle… à cause des rafles des esclavagistes, de la tuberculose et de la lèpre importées par les visiteurs.

Entendons-nous bien  : je ne mets pas en doute l’idée qu’on vit une période de prémices de changements extrêmes. Je m’interroge sur les mots choisis pour parler de cette réalité, sur la façon dont “l’effondrement” est mis en récit. Je m’interroge sur la responsabilité de ceux qui diffusent cette notion dans l’espace public : politiques, essayistes, activistes ou artistes.

Les prophètes et leurs maux

Juste après ce documentaire, je passe, hasard des lectures, une nuit agitée dans les sous-bois de Dans la forêt . Jean Hegland livre un roman effondré, où l’humanité affronte à travers le destin de deux sœurs isolées dans une maison près d’une forêt californienne, les avanies d’un monde où petit à petit internet disparaît, puis l’électricité disparait, puis l’essence disparait, puis la nourriture disparait, puis les maladies, la violence et l’isolement apparaissent. Les villes sombrent, le seul salut est dans le retour à la forêt, le dialogue avec les plantes et les savoir-faire ancestraux. Une partie de moi s’est révoltée à la lecture de ce récit. Alors c’est ça qu’on envisage pour nous-mêmes ? L’autodafé, la connaissance tout juste rescapée dans l’oral, le refuge dans le binôme, la disparition du collectif, on tue même l’écriture, la musique et la danse ? J’entends bien que certains verront dans ce texte l’idée d’une résilience ultime, celle de revenir à la vie version homme des cavernes… On rejoint les survivalistes et leurs peurs basées sur le mythe de la barbarie. La radicalité du propos le rend indigeste, et à vrai dire irréaliste : je n’y crois pas une seconde sur un plan collectif ou civilisationnel. A deux au milieu de nulle part, pourquoi pas, mais concrètement, l’avenir sans les autres, ça ne m’intéresse pas.  

Le lendemain soir sur TMC, Barthès donne la parole à Yves Cochet pour la promo de Devant l’effondrement, essai de collapsologie. Il vient nous expliquer la fin du monde, sous les regards un peu ironiques des chroniqueurs, sur fond de refuge à la campagne avec calèche, chevaux et ferme avec ses prés, où il survivra au cataclysme qu’il nous annonce tranquillement. C’est un ami qui me parle de l’émission : “Le mec était un peu perché, il disait qu’on perdrait 3 milliards d’humains d’ici 20 ans, et je ne vois pas comment il peut avoir tort.” Et là est sorti mon cri du cœur : “Mais tous ces gens me fatiguent tellement…”.

Quelques jours plus tard, le voilà sur France Inter, et le journaliste, un poil plus percutant, lui envoie “à ceux qui vous reprochent  de jouer sur la peur, vous répondez qu’au contraire, provoquer l’anxiété est tout à fait mobilisateur“. Cochet reconnaît qu’il faut faire attention avec la peur (merci), mais surtout avec la vérité. Un discours cru, rationaliste, raisonnable, scientifique, qui met les gens face à la situation est essentiel, plutôt que de les caresser dans le sens du poil. Je suis atterrée.

On voit parfaitement aujourd’hui à quel point les discours rationnels et scientifiques ne font plus le poids (le vaccin, les discours anti-trump pour ne citer que deux exemples parmi des milliers). Ce sont les émotions qui conditionnent la réaction des gens (et même celle des gens rationnels, quand bien même ils s’en défendent), particulièrement la peur, renforcée par la défiance vis à vis des sachants et des élites dont les discours ont été beaucoup trop pollués par la défense de leurs intérêts (tabac, Tchernobyl, etc.). L’exemple typique de ce dialogue de sourds surgit en live quelques minutes plus tard. Un auditeur reproche au journaliste, Mathieu Vidard, de faire la part belle aux problèmes et pas aux solutions. Il traduit émotionnellement ce que beaucoup, dont moi, pensent : le monde qui nous entoure et les médias en particulier sont anxiogènes, la mise en récit des solutions et de la résilience, invisibles. Le journaliste perçoit la remarque comme injuste et pense répondre rationnellement en mentionnant toutes les rubriques “solutions” de son émission. En réalité, ils sont tous les deux dans l’émotion, ne reconnaissent pas la validité de celle de l’autre et le dialogue est impossible.

La peur fige les êtres, elle les contracte, les isole, les entrave. Elle empêche la créativité, la coopération, l’émergence du sens et de la résilience et donc in fine, la survie. Elle contamine même un présent à vivre puisqu’on parle aujourd’hui d’une nouvelle pathologie : l’éco-anxiété. Ces émotions, cristallisées à l’échelle des peuples, insufflent pour des générations des boucles de rétroactions négatives dont les meilleures prospectives ne pourront jamais anticiper l’ampleur. Pennac  en donne une illustration ciselée:

Le traité de Versailles a fabriqué des Allemands brimés qui ont fabriqué des Juifs errants qui fabriquent des Palestiniens errants qui fabriquent les veuves errantes enceintes de vengeurs de demain.

Je respire avec soulagement au message adressé à Cochet par Hubert Reeves :

Personne ne connait l’avenir, il faut voir la situation comme une lutte majeure entre des forces de restauration et des forces de détérioration, ce que sera cette planète dans 30 ans personne ne le sait.(…) L’avenir est ce qu’on en fera et il est possible que l’avenir dans 30 ans soit au contraire très positif.”

Cochet rétorque avec les lois de la nature (thermodynamique, gravité etc.), en un mot la science, c’est à dire la vérité. Surgit encore dans ce discours l’énorme angle mort de toute une génération de scientifiques et de penseurs, qui fait totalement abstraction des lois irrationnelles de l’émotion qui gouvernent pourtant le fonctionnement des sociétés humaines.

Changer l’angle de la mise en récit : émotions, géographie et temporalités

La prise en compte de l’émotion des auditeurs est la clé des discours publics, tous les semeurs de discorde l’ont compris depuis bien longtemps : le FN, Trump, Zemmour, j’en passe et des plus cinglés. Les chantres de l’avènement d’un nouveau monde enclins à travailler à la prise de conscience de leurs concitoyens ont la responsabilité impérative d’utiliser une communication qui prenne en compte la réalité émotionnelle de ceux qui reçoivent ce discours. Il doit permettre aux individus de développer leur résilience, d’envisager l’espoir.

Moulinage de Chirols

Changeons de récit ! Combien de débats sur les catastrophes pour un film comme Demain, Le champ des possibles ou Le bonheur au travail ? Combien de promotions politiques, médiatiques et culturelles d’initiatives porteuses de sens, comme la si bien nommée Résiliences, projet des compagnons de Ouishare, ou la folie créative des amis du Moulinage de Chirols ? Cette ancienne usine est une illustration de mon propos s’il en est. Le territoire ardéchois a connu bien des avanies : l’effondrement de l’industrie textile, puis de l’industrie tout court, l’exode rural et aujourd’hui la désertion de l’État. C’est riche de ce patrimoine que les copains construisent, mutualisent, pollinisent, apprennent, en un mot : kiffent et coopèrent.

On peut rendre ici un hommage appuyé à l’œuvre de Servigne et Stevens qui n’a pour défaut que son titre : Comment tout peut s’effondrer. Les auteurs, avec application, s’interrogent sur le vocabulaire, le leur et celui des autres : “la métamorphose” pour Edgar Morin, la “mutation” pour Albert Jacquart, “la transition” pour Rob Hopkins. Ils insistent sur l’importance de la mise en récit : “Presque tout se jouera sur le terrain de l’imaginaire et des représentations du monde“.

Alors, élargissons le regard ! Allons voir chez les voisins, et dans le passé ! Pourquoi ne pas considérer l’effondrement quotidien des civilisations lointaines ? La Syrie, le Yémen, le Rwanda en son temps ? Plus brûlant, pourquoi ne pas mettre l’accent sur les coups de boutoir que subissent les kurdes depuis des siècles sans que leur civilisation, bien que malmenée, ne disparaisse ? Pourquoi ce qui nous pend au nez serait-il plus grave ? Parce que le problème va nous concerner ? Parce que peut être n’aura-t-on plus d’internet ni d’électricité ?

Ne peut-on pas se souvenir qu’on a très longtemps fonctionné sans tout cela ? Est-ce inenvisageable que l’allongement des distances et le ralentissement du temps solutionne peut être un grand nombre de problèmes collectifs et humains liés à l’accélération ? On sait que tout va changer, c’est une certitude. Pourquoi prédire les milliards de morts, alors qu’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait ? Et le pire, c’est que si dans son plan de com’, Cochet joue les Cassandre, le bougre est co-auteur de propos prospectifs constructifs, comme ce scénario Biorégion 2050 qui peint une Île de France transformée. Sans rancune, monsieur Cochet, l’honnêteté se doit de reconnaître que vous avez été le déclencheur d’échanges passionnants.

What now ?

L’effondrement de notre civilisation aura lieu quand les individus, comme en leur temps les peuples indigènes américains, renonceront à se reproduire car ils auront perdu la capacité individuelle et collective de donner du sens à ce qu’ils vivent. Ce sens, nous en sommes les héritiers, les dépositaires, les tisserands, les bâtisseurs, il nous appartient à tous de le faire vivre par des échanges, expériences et témoignages qui démontrent qu’il existe encore, et existera toujours, même dans des conditions logistiques drastiquement différentes.

“Et si, tout en regardant les catastrophes dans les yeux, nous arrivions à nous raconter de belles histoires ?

Pablo Servigne et Raphaël Stevens
(Photo by Sarah Silbiger/Getty Images)

Il est temps de se doter de nouveaux totems, ou d’en ressusciter. Les jeunes sont galvanisés par des Greta Thunberg qui naissent de cette panique civilisationnelle dont ils perçoivent la véracité du fondement mieux que leurs aînés mais dont ils ne savent pas quoi faire… Le Clésio en a fait l’occasion d’une magnifique tribune et Arrêt Sur Image a bien repéré les dinosaures qui, malheureusement, accompagnent pour un temps encore la décadence cynique de l’ancien monde. “Forces de restauration contre forces de détérioration” disait Reeves…  Aiguisons notre regard à leur différenciation, relisons les classiques, faisons un pas de côté. Ressuscitons Mandela, et ses 30 années derrière les barreaux suivies d’une résilience exemplaire. Inspirons-nous de Simone Weil, de la force qu’elle a tiré de sa survie, de ses combats pour les femmes. Attendrissons-nous sur le destin de Scarlett O’hara, survivante acharnée et impitoyable de la débâcle entière et totale du Vieux Sud et des personnages de ce texte qui dessinent une palette très riche des réactions individuelles et collectives possibles face à la fin de leur monde. Racontons-nous collectivement un futur envisageable et désirable, sans nier les difficultés à venir, sans s’y laisser non plus engloutir.

L’ami par qui tout est arrivé aura le dernier mot : “finalement, tout ça c’est assez excitant, il va se passer plein de trucs ! Et puis on fera comme d’habitude, on se débrouillera, on s’adaptera. C’est ça la vie non ?

2 thoughts on “Stupeurs et Effondrement : les maux pour le dire

  1. Coucou, merci pour la lecture matinale… et positive qui plus est, MERCI car c’est rare en ces temps troubles… !
    Et oui, quand on s’intéresse à ce monde, on a plus de raisons d’êtres inquiet.e.s, d’avoir peur et de sauter du pont, que de sauter de joies au plafond …
    Ceci dit, pour commencer, je ne peux m’empêcher de te faire remarquer (après ça je serais libéré de mon toc !) que les épaules, du tout petit être que tu es, ploiENT sous la responsabilité et l’immensité de la tâche ! (On me dit dans l’oreillette qu’une faute d’orthographe est assez rare de ta part pour que je me permette de te le faire remarquer…)
    Par le truchement de ma relecture et de l’écriture du message que je veux apporter dans cet élan, les 2 mots se sont bien encontreusement inversés… alors je dirais que nos épaules ploient sous l’immensité et la responsabilité de la tâche ! J’essaye d’exprimer que, perso, j’en ai marre de constater l’inaction provoquée par l’adversité de l’immensité de la tache. Je m’explique : à force de répéter qu’il faut tout changer, tout vendre, tout bruler… et que tout seul.e on changera pas grand chose, que c’est là haut que ça se décide, que nous on est trop petits,etc… alors les gens se dédouanent de la responsabilité de la tâche ! Par dessus le marché, apparemment, les merdias commencent à véhiculer l’idée de l’effondrement sans en présenter les alternatives locales ! C’est déplorable, tu l’exprime bien ! J’en ai marre d’entendre des gens dire que ça les préoccupe, qu’ils sont éco-stréssé.e.s mais je les vois encore acheter des lardons à moins d’un euros le kilo chez inter… La maxime : “J’achète donc je suis !” devrait être gravée sur leur étui de CB ! En fait, avant de changer le monde, ces braves gens ne se rendent pas compte qu’ils ont les moyens de changer leur monde, leur assiette (en tant que premier carburant de leur petit être!), leurs rapports aux autres. Chaque petits pas de côté oriente la masse sociétale vers une alternative ! Je sais que tu sais tout ça, je voulais juste m’exprimer un peu…
    Et peut-être te transmettre l’idée de communiquer d’avantage sur les possibles de chacun.e.s, que le concept de collapse fait déjà son chemin, que l’effondrement a commencé depuis une bonne dizaine d’années, et donc qu’il est plus que temps de s’y mettre. L’heure n’est plus à savoir comment en parler, si ça va se passer ou pas, mais plutôt à savoir comment on réagit… comment on agit…
    Bref, merci de ta compréhension face à d’éventuelles fautes d’orthographe et merci de m’avoir appris le mot avanie !
    Bises

    1. Ahah excellent ! Merci pour ce com’ ! Oui ploiENT ! C’est corrigé. C’est le problème quand c’est ton bébé et que tu l’as relu 15 fois tu vois plus rien et les fautes t’échappent. Et pour les exemples de trucs constructifs, cf tous mes autres articles 🙂 Le projet de ce blog c’est un peu ça. Montrer ce qu’il se passe en ruralité et plus particulièrement en Ardèche, du côté de ceux qui font des trucs qui me paraissent aller dans le bon sens, en toute subjectivité 😉 A bientôt !

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