LezArts Cordés, Maboul.e.s à facettes multiples et reliées

D’abord… D’abord. D’abord il y a la rumeur, qui bruisse. Il y a ces amis, nés au cœur des terres d’Ardèche, héritiers de tous leurs liens humains, territoriaux, artistiques, qui frémissent. “LezArts Cordés, je les ai vus la première fois quand j’étais au lycée ! C’était fou, c’était des grands malades, des gens qui retiennent l’eau des rivières pour mieux la laisser jaillir ! Des dizaines de personnes en fusion sur des cordes, une magie de l’aérien, et ça fait 10 ans qu’on les a pas vus ! Ils sont revenus !”. L’excitation grandit, on se laisse contaminer, on venait pour la musique, mais alors, cette surprise, ce sera peut être la cerise… ou le gâteau !

Le décor est grandiose. La plage de Balazuc, entre sa falaise de calcaire scarifiée et le pont arché qui enjambe en trois bonds la rivière Ardèche, contemple lentement la lune qui se lève. La lumière baisse, les lucioles aux frontales s’agitent en face sans qu’on sache si elles marchent ou grimpent. Même les cordes disparaissent.

Les tambours battants retentissent soudain. Une luciole apparaît au sommet de la falaise, 100 mètres à la verticale. Un projo la fixe, et fugitivement, avant le grand saut, on pense à Dumbo et sa plume magique. Les voltigeurs de l’extrême entament leur traversée tyrolienne du minéral au village, l’œil de feu qui fait scintiller leurs atours argentés accompagne le grand défilé. A l’endroit, à l’envers, en solo ou en duo, en super-héros à paillettes, roulé en boule à facette, en surfeur et en surfé, de roulements de tambours en frottements gantés, la grande parade des maboules encordés s’achève par un rappel en toute élasticité. Le public jubile.

Vivre revient alors à accroitre notre capacité à être affecté, donc notre spectre, notre amplitude à être touché, changé, ému… Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu : ce sont des liens élus.

Alain Damasio, Les furtifs

La scène est déjà démente depuis la plage, on a peine à imaginer la folie et la multiplicité des points de vue par lesquels chacun des acrobates contemple le pont, la rivière, la falaise, et nous, les petites fourmis sur le sable. D’ailleurs le prisme change encore. On glissait dans le ciel, voilà qu’on marche sur l’eau. Le rythme du son s’apaise, la douceur s’empare du lieu. Deux équilibristes s’empilent sur un fil, puis se nouent, s’enjambent, s’enchâssent et se détachent. La slack frémit. Une voix de femme, douce et ferme, claque sur la paroi. Les mots d’Alain Damasio percutent la falaise, et traduisent en lettres tout ce que cette œuvre d’art collective provoquait déjà d’émotions, de sensations et d’émoustillements intenses et simultanés dans le cœur et le corps tout entier. “Vivre revient alors à accroitre notre capacité à être affecté, donc notre spectre, notre amplitude à être touché, changé, ému… Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu : ce sont des liens élus.(…) Et puisque c’est la rencontre, le fait actif d’affecter et d’être affecté passionnément, qui va nous hisser au vivant, il devient crucial d’aller à la rencontre. A la rencontre aussi bien d’un enfant, d’un groupe, d’une femme, que de choses plus étranges comme rencontrer une musique qui te troue, un livre intranquille, un chat qui ne s’apprivoise pas, une falaise !”

Le silence qui suit est assourdissant, le déferlement intérieur est tel qu’il coupe le souffle. En face, la lumière s’éteint, la cigale slackée tombe dans le vide. Le bruit du corps qui ploufe dans la rivière coupe à son tour le souffle du public qui reproduit en écho le son d’un poumon immergé dans l’eau froide. Les sensations n’en finissent pas de rebondir comme la lumière sur les milles facettes de la boule suspendue sous les arches.

On voudrait ralentir, mettre sur pause pour savourer chaque instant, chaque figure, chaque angle, chaque son, chaque mot, chaque sensation, et pourtant le mélange lui même tient de l’emberlificotement de liens qui libèrent la magie. Et puis Gandalf-le-scintillant ne nous laisse pas de répit. On écarquille les yeux. En échasses sur la falaise, vraiment ? La roche tire les fils de sa minuscule marionnette d’un soir. Elle progresse par bonds vers le pont. Et puis non. Le magicien, dans un frottement de cordes et de poulies, glisse du minéral vers nous par un mouvement ample et magistral. Qu’il est grand vu d’ici ! Et voilà qu’il descend dans le public en rappel, silhouette majestueuse et aérienne guidée au milieu des rochers par deux éclaireuses qui lui tendent son bâton de parole.

Le sage cherche à rallier l’eau. Il progresse, la démarche bondissante, parmi les spectateurs qui s’écartent pour le laisser passer. En gardien du lien, il appelle l’autre rive “Oooooh ohhhh”. L’écho qui sort de leurs poitrines relie les spectateurs qui le regardent depuis l’autre côté. De là bas, ils le voient  se détacher sur l’eau immuable, posé sous les voûtes construites par l’homme, entre mage du lieu pour un soir et grand Ent aux racines immémoriales.

Au loin, il scrute le ciel. La perspective change encore et la roue tourne dans le nouveau décor. Quatre boules de corps tournoient et déploient lentement leurs ailes, leurs bras, leurs jambes et leur être. Le manège les éclate en étoiles et les écartent lentement en les rapprochant du sol, tour à tour bazar de membres et de mouvements ou lignes pures et droites, elle dansent en ronde dans l’air et en elles-mêmes, individuelles et ensemble tout à la fois, dans une harmonie gestuelle horizontalement verticale.

La toupie s’éteint quand s’allument le pont et les maboules suspendus. Ils sont partout ! Les acrobates donnent vie animale au trésor architectural : chauve-souris pendue par les pieds, lézard peinard rampant en verticalité sur les piliers, sauterelles facétieuses et pendulaires, scarabées reliant lentement mais surement l’eau à la pierre. Ils débordent de joie de tant se marrer à voltiger, et ça se voit ! D’ailleurs les voilà qui saluent, depuis tous les points de vue : minéral, aquatique, debout, pendu, sur la falaise, sur la plage ou sous les arches… On les applaudit en chœur et en violence, d’avoir tissé en eux, ensemble et avec les éléments, tant de beauté. On n’a pas le temps de s’époumoner à rappeler, qu’un maboule apparaît au dessus des têtes et réalise le rêve de tous les gosses qui traversent le pont : sauter ! Jamais à court d’une dernière émotion, l’élastique se détend, le camarade tend la main et la rate, le pilier se rapproche, et puis non, l’eau se rapproche, et puis non, la lumière se coupe, la corde craque, c’est le plongeon ! On prend deux secondes pour savoir si c’était du lard ou du cochon, et c’est ça qu’est bon !

On sort de là secoué. Submergé de joie, de beauté, d’échos, de performances techniques et de subtilité artistique. Intuitivement, on sent qu’un nouveau monde se fait jour, partout en même temps, un monde de tisserands, un monde où les liens sont la ressource vitale, et la multiplicité des points de vue, perspectives et différences, le moteur des apprentissages de chacun et de tous. On se jette littéralement sur Les furtifs de Damasio dont on avait loupé la sortie après 15 ans de silence. On butine les réseaux, on relie les infos. On parcourt le site-blog, qui n’a pas été actualisé depuis 2008, une bouffée de nostalgie de l’internet de l’époque remonte. On comprend entre les lignes qu’être Vivant, c’est aussi parfois se faire couper l’air sous les pieds. Que la beauté, la joie et la magie des points de vue les plus fous ont un prix. Que tout ce grand retour vient de loin, que retisser des liens avec toutes les formes de Vivant tient sans doute aussi de la catharsis. On sent dans les mots semés ça et là que c’est la pureté de la joie et du kiff qui ont poussé les compères à offrir aux habitants de ce terrain de vie, l’Ardèche, ce bijou déposé à la portée de tous.

On décide illico d’y retourner, pour la dernière, et changer de point de vue, en se nichant de l’autre côté de la rivière. A l’arrivée, un gros fourgon blanc est garé sur le bas côté. Il déborde de rires et de scintillements, le chapeau de Gandalf vole de main en main. Entre amis, on se sourit de l’aubaine, heureux de les retrouver pour la deuxième fois. Les accueillantes à l’entrée du pont nous guident avec gentillesse, le ciel orange se reflète sur la rivière, c’est le bonheur. Derrière nous, un bruit de moteur, un roulement, un rythme. Ce sont les maboules qui se chauffent ! Dans le camion qui traverse le pont, une fée au volant, les autres enfermés à l’arrière, ils tapent et clament leur cadence vitale par un grondement collectif presque tribal. Leur énergie nous électrise ! A l’entrée de la rivière, d’autres accueillantes récoltent un prix libre et conscient et sèment les mots de Damasio à qui voudra bien les déchiffrer. “C’est l’intention du spectacle, prenez le temps de les lire”. Plutôt deux fois qu’une ! Lorsqu’on a trouvé la bonne pierre sur laquelle poser ses fesses, que le spectacle commence, et que le son est plus lointain, les sensations moins intenses, les mots inaudibles, on frise la déception. Et puis on se souvient que tout est dans la multiplicité des points de vue. Ce soir sera celui de la richesse des coulisses et de l’environnement. Les mots de Damasio s’évadent dans l’air, mais les grenouilles et les oiseaux reprennent leur place dans nos oreilles. Le village réapparait au dessus de la rivière. Lorsqu’ils ont défilé et qu’ils ne prennent plus la lumière, les fêlés restent parmi nous, éclairés par la lune, ils glissent et filent se placer ailleurs, par d’autres cordes. On entend les mots des lucioles du haut de la falaise. Et ceux des amis : “Et puis on voit mieux leur boule bien moulé d’ici !”. La magie féérique de Gandalf est plus  perceptible, les dimensions verticales et horizontales du pont, de la slack, aussi. Des visages, des figures. Lorsque les lumières s’éteignent pour la dernière fois, que le dernier “plouf” finit de tisser des ronds sur la rivière, la falaise s’habille de couleurs qui décillent les yeux et dérouillent l’imagination. De là bas, la projection était plane, comme un gigantesque écran. D’ici, la falaise reprend ses droits et imprime à l’image des perspectives déformées par la roche. Les voitures reprennent leur place sur la route, et leurs phares s’insèrent fugitivement dans les dessins de lumières enluminées de la paroi. Le jazz manouche fait la cour aux grenouilles. Les mondes se rencontrent et se pollinisent. Longue vie aux LezArts Cordés ! En images qui bougent, c’est bien aussi…

5 thoughts on “LezArts Cordés, Maboul.e.s à facettes multiples et reliées

  1. merci pour cet article , ca fait chaud aux cœurs,
    et alimente les envies de continuer…..
    a suivre ????
    Gandalf
    c’est avec des retours comme ça, qu’on sait qu’on a bien raison de vivre tout ça

    1. Merci Gandalf ! Faire suivre, amplifier les échos locaux et reliés, c’est l’ambition de ce blog… Vous étiez la Beauté, je ne pouvais pas louper une occaz pareille… A très vite, Marie

  2. merci pour ces jolis mots qui nous remettent dedans, quelques semaines après et le spectacle décanté … et, au risque de répeter cyril, de donner l’envie de continuer !

    une furtive dorée

  3. Merci Marie pour ces mots qui re-lient. Enchantée d’avoir fait ta connaissance par ce texte et ton Blog. Actrice du renouveau sembles tu.. vive les comme toi pour essaimer la beauté des uns et autres entrelacés au sein de notre humanité. A bientôt j’espère. Marion

    1. Merci pour tous vos mots également, c’est le grand cercle des liens, de savoir aussi qu’ils vous ont parlé, que ça fait écho… C’est important pour moi… A très vite oui !

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