Les CAE : réinventer collectivement le travail indépendant

L’automne brille. Ce jeudi 15 novembre, a lieu l’événement lancement du réseau OWEN, qui rassemble cinq Coopératives d’Activité et d’Entrepreneurs (CAE). La chapelle qui abrite les débats, réinvestie en salle de séminaire, accompagne parfaitement l’originalité des échanges. Entre une rivière bucolique enjambée d’un pont métallique cinématographique et une gigantesque zone industrielle, le monument remis à neuf dans une logique d’utilisation commerciale, accueille sous ses voûtes les misères et espoirs de notre époque charnière.

L’ancien et le nouveau monde sont là. Parfois, il se côtoient au sein même des individus. Les institutionnels hommes (pouvoir et argent) et femmes (économie sociale et solidaire et coopération) ouvrent le bal assis. Autour d’eux, debout, écoutent les “acteurs”. Ceux qui font ce dont ils parlent, avant à leur tour de s’assoir et partager. Le format n’est pas confortable pour tous. Les “nouvelles façons de faire” demandent du temps pour devenir naturelles. Comme on est à Montélimar et non à Paris, on ne dit pas “Fishbowl” en parlant du cadre choisi pour les échanges, on dit “Bocal à poissons”. Et c’est tant mieux.

Certains y nagent joyeusement, partagent leur plaisir de “retrouver du collectif”, de “se débarrasser de la compta”, de “se découvrir de nouvelles compétences”, d’ “apprendre la coopération” en intégrant une CAE.

D’autres, en filigrane, décrivent par le menu les souffrances au travail de l’ère moderne. En entrée, les brimades du système hiérarchique et la destruction de la créativité individuelle; comme plat de résistance, l’absence de sens et parfois le contre-sens absolu de certaines tâches dont l’employé doit s’acquitter à l’encontre de son éthique en échange de son salaire; en dessert : la solitude immense de l’auto-entrepreneur qui a franchi le pas de se réapproprier intégralement son outil de production. Les histoires et le quotidien des entrepreneurs salariés sont un condensé des parcours douloureux, accidentés et parfois libérateurs des naufragés du travail moderne.

En intégrant la coopérative, j’ai compris ce que c’était la démocratie”.

L’arrivée en coopérative est souvent décrite et vécue comme “un soulagement de ne plus être seul”, comme “la possibilité qui s’ouvre d’être vraiment soi-même”, même si “c’est sûr, souvent on gagne moins d’argent !”.

© Photos, Jean-Jacques Magnan

L’argent, l’humain, la rentabilité, le sens… Les opinions roulent et déroulent des visions opposées. Elles se croisent et s’entrecroisent autour de l’entreprise individuelle au sein du projet collectif qu’est la coopérative.  Chacune d’entre elles a d’ailleurs sont identité, sa culture unique. On lit, au cœur de ces différents prismes et autant d’images multiples de la réalité, l’émergence d’un nouveau solstice, d’une troisième voie plus naturelle, d’un monde à polliniser.

Évidemment, les statuts coopératifs posent les bases éthiques de la gouvernance partagée, mais sans pratiques alignées, ils ne font pas plus de sens qu’ailleurs dans le monde du travail. Évidemment, les équipes support “supportent” beaucoup, dans les deux sens bilingues du terme, et s’épuisent. Évidemment le collectif implique une construction, un travail quotidien, un soin. Tous et chacun tâtonnent, individuellement et collectivement.

La politique s’est glissée deux fois dans le micro ce matin là : dans les mots de Laurent Lanfray, conseiller départemental :  “c’est très compliqué pour les gens aujourd’hui d’avoir confiance dans la politique”; et dans la bouche d’un entrepreneur : “en intégrant la coopérative, j’ai compris ce que c’était la démocratie”.

La CAE, par sa nature unique, se trouve à la croisée des chemins entre les aspirations profondément individuelles que représente la création d’une activité professionnelle solitaire, qui fait émerger du sens, permet à l’individu de travailler son alignement avec lui même et de libérer ses talents; et les aspirations collectives que ressentent désespérément tous ceux qui cherchent à redonner une direction cohérente à la fois à leur travail, à leur vie et au monde. A ce titre, en inventant tous les jours de nouvelles manières de travailler individuellement dans un collectif, la CAE a tout d’un projet politique à part entière.

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